07 juillet 2007

Le goût de la Révolte

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"Le cri" (Skirk), Edvard munch, 1893


C’est de façon A Priori (Dédicace à Kant), que je porte l’originalité tel un vêtement, en Egypte. J’y suis un sujet dont le prédicat « étrangère » est compris dedans :La couleur de ma peau, mon accent, mes manières, mes choix…Tout cela, aux yeux des Égyptiens est forcément original, alors c’est dire que je n’ai pas à faire beaucoup d’efforts pour être l’excentrique de service !
J’ai toutefois rencontré des occidentaux à qui cela pesait d’être « the target » dans la rue, d’avoir tous les regards posés sur eux, d’être assené de questions sans arrêt.
Si les questions m’emmerdent parce que je n’aime pas avoir à me justifier de quoi que ce soit, le fait d’être en position de marginalité constamment ne me gêne pas, je l’assume comme une situation assez naturelle, comme un fait, je ne ressens pas l’envie de ma cacher dans un trou de souris. Et pourtant la tâche est bien difficile dans un tel pays. Les classes sociales y sont multiples, strictement hiérarchisées, et globalement coincées entre deux extrêmes : les milliardaires et les miséreux. L’Egypte fonctionne à l’étiquette, les membres d’une classe sociale définie n’évoluent pas dans une autre classe, chacun à son quartier, ses bars, ses supermarchés, mode de transport…Rares sont les gens qui naviguent d’une classe à l’autre (qu’ils en aient envie ou même y soient autorisés), seuls les étrangers des pays développés comme on dit, le font sans tabous ou presque (parfois ils se laissent happer par la psychose de l’étiquette par suradaptation ou alors snobisme) , car, ils socialisent avec l’idée inconsciente d’égalité entre les hommes. Ainsi, un étranger au Caire peut autant boire un thé dans la rue l’après-midi, que dîner dans un « five stars » le soir. Lorsqu’il est dans le restau cinq étoiles, les Égyptiens autour de lui ne peuvent s’imaginer que cette même personne puisse aussi apprécier les cafés des rues du Downtown.
Pour toutes ces raisons, une bonne partie des occidentaux présents en Egypte est forcément originale, voire tout ce qui ressemble de prés ou de loin à un étranger. Par exemple (cas réels), un Égyptien se promenant aux côtés d’une occidentale est pris pour un Espagnol, une égypto-allemande ayant hérité des cheveux blonds de l’un de ses parents, bien qu’elle parle parfaitement et sans accent l’Arabe, les Égyptiens qui la croisent lui répondent en anglais, etc…
Ce statut d’originalité non forcé, qui me vaut parfois de m’entendre dire que je suis « totally crazy », me flatte plus qu’il ne me perturbe. En effet, tout comme Loïc, je prends l’originalité comme un bienfait, un dépaysement, un rafraîchissement, un contre-pouvoir, un statut quasiment artistique et politique s’il est utilisé pour faire passer des idées.

Maintenant, je vais tenter de répondre plus en précision à Loïc, à sa question qui portait sur le militantisme. Suis-je en manque de ne pouvoir crier haut et fort ce que je pense dans un pays totalitaire ? Pas vraiment. Tandis que par le passé j’ai fait du militantisme au sein de l’Education Nationale Française, mon investissement politique pratique et nul à présent. Mais sans doute l’investissement théorique est-il plus fort. Il y a d’autres moyens de crier : par les mots, l’Art, les larmes, le sourire…
Le sentiment de révolte ne m’a jamais quitté, il est intrinsèque à ma personnalité et au choix fait jadis d’avoir étudier la Philosophie. L’observation, les interrogations, peuvent servir à pointer du doigt les injustices, à les dénoncer.
Peut-être aussi, qu’avec l’âge, je ressens moins le besoin d’imposer mes idées par la force. Disons que, je savais en gros à quoi m’attendre en venant en Egypte, et que je ne vois donc pas l’utilité de me plaindre de la situation, au contraire je fais avec, du mieux que je peux. Tant que je ne me sens pas frustrée tout va bien.

Par ailleurs, l’Egypte est-elle vraiment plus immobile que la France ?
En apparence oui, mais ce n’est pas si simple. Si le pouvoir en place est immobile, les gens le sont plus ou moins. Ils n’ont peut-être pas beaucoup d’espoir que les choses changent, ils se comportent socialement de façon collective et normalisée, codée, et ne laisse qu’une place infime à l’expression de l’individualité. Mais ils ne baissent pas les bras pour autant. Je ne crois pas qu’il y ait plus de dépressifs ou suicidaires ici qu’en France. La plupart des Égyptiens se démènent chaque jour pour trouver des solutions alternatives dont nous français procéduriers et psychorigides n’aurions pas idée, à leurs problèmes quotidiens. La nécessité de trouver un système parallèle pour s’en sortir les pousse à être ingénieux, à user de la modernité bien plus que nous : téléphones portables, Internet…Ils n’acceptent pas qu’un problème n’ait pas sa solution. Lorsqu’un Français n’a pas le papier nécessaire pour obtenir quelque chose, il ronchonne contre l’administration, à raison d’ailleurs, car il n’y a guère d’autres façons de procéder en France. Dans la même situation, un Égyptien cherchera automatiquement à faire sans le papier, et il trouvera très facilement des réseaux pour y parvenir.
Je ne dirais pas non plus des idées en Egypte qu’elles sont immobiles. L’extrémisme religieux est une minorité, des embouchés on en trouve partout dans les provinces françaises aussi, mais l’Egypte a ceci de précieux qu’elle accueille une quantité phénoménale d’étrangers expatriés, de touristes…Les idées nouvelles pénètrent donc régulièrement sur son sol, mais avec chocs et fracas parfois. La culture américaine et la seconde culture en Egypte (les films, la bouffe…). Tout cela ne suffit pas à créer une avant-garde efficace et intellectuellement noble, c’est certains. Mais l’Egypte bouge à son rythme, lentement, mais sûrement. Bouger ne signifie pas non plus obligatoirement avancer, cela veut aussi dire reculer, mais tout est relatif. Qu’est ce que le Progrès ? avoir élu Sarkozy en France est un progrès pour ceux qui pensent qu’il faut surtout avance sur le plan économique par la libéralisation du travail, sur le plan sécuritaire par plus de contrôle sur les mœurs. C’est un recul pour ceux qui pensent que le progrès passe par la Culture, l’Education, L’Art, la mixité culturelle…

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Photogramme de la révolte des ouvriers dans "Metropolis" de Fritz Lang, 1926

Commentaires

Il n'y a pas d'innocents. Tous, nous payons un prix et pourtant, le plus dur est d'éviter les jugements et les raccourcis. Ton regard sur les choses est, pour moi, vraiment interessant.

Ecrit par : kristo | 10 juillet 2007

En tant qu'Egyptien je trouve votre analyse de la société Egyptienne réaliste et objective surtout en ce qui concerne l'adaption aux difficultés de vie

Ecrit par : salim | 30 juillet 2007

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