08 juin 2007
Le monde est à portée de pensée…
Je laisse de côté la montagne de boulot en retard que j’ai accumulé et même s’il est déjà tard et que je travaille demain matin j’ai une irrépressible envie d’écrire, tellement irrépressible que je pianote à toute vitesse sur le clavier de mon portable, couché dans le lit, avec des écouteurs sur les oreilles et la musique à fond. C’est le genre de moment, d’heure et d’ambiance dans lesquelles je me sens le mieux.
Je réponds rapidement au dernier post de Marie, sur le travail. Je n’ai pas tout à fait le même regard. Bien sûr je ne vais pas me lancer dans un discours très en vogue chez mes ennemis politiques sur la valeur travail, je ne suis pas adepte de la pensée unique et la diversité des points de vue, et des styles de vie est primordiale à me yeux, mais mon expérience me pousse à croire que malgré les difficultés conjoncturelles et culturelles auxquelles ma génération fait face pour entrer dans le « marché du travail » il y a encore la possibilité de s’y épanouir, c’est juste que le coût d’entrée et les sacrifices nécessaires sont terribles. Je ne regrette pas de les avoir fait, c’est évident, mais Marie m’est témoin que cela m’a coûté un temps et une énergie que j’ai certes en réserve encore, mais qui nécessite un investissement que d’autres n’ont pas voulu faire, je les comprends. C’était juste une parenthèse pour nuancer un peu le tableau… Mais il est vrai que je sacrifie toute vie sociale à mes ambitions « sociales » justement, ce qui déclenche parfois des excès lorsque la soupape de sécurité cède.
En ce moment je redécouvre les joies de la musique, chose que je n’ai plus fais depuis des années. J’ai pris l’habitude des morceaux MP3 le long du chemin appartement/travail et souvent le soir, en séance de travail, enfin et surtout, mes amis m’ont collectivement offert la guitare de mes rêves pour mes 26 ans en avril et je me remets lentement à l’apprentissage… Je ne savais pas en jouer une seule note (j’ai fais du piano) mais j’ai toujours eu cette folle envie en référence à un des personnages légendaires de la famille, mon grand cousin Freddy, mort bien avant ma naissance, fils d’un colonel SS et de ma grand-tante qui malgré ce pénible héritage était d’une douceur extrême, artiste peintre et musicien. Je me rappelle encore de l’émotion de ma mère lorsqu’elle me parlait des visites qu’il lui faisait et qui égayaient ses journées d’enfant en lui apportant toujours un petit présent, comme cette boite ornée d’une image de Pimprenelle et Nicolas que j’ai sauvé de la décrépitude il y a quelque Noël en rachetant un cadre spécial pour protéger l’image. J’ai passé des heures à imaginer la vie de cet homme dont les tableaux ornaient les murs de la famille. C’est étrange, mais je crois que je n’ai jamais parlé de lui à personne à ‘extérieur de la famille… enfant, comme souvent couché sur la tombe de ce cousin éloigné (le cimetière était un terrain de jeu amusant), juste derrière la maison des grands-parents, j’avais forgé le vœux d’un jour me mettre à la guitare. A l’occasion de ces retrouvailles avec la musicalité je me remémore les textes étranges de Schopenhauer sur cet art qu’il imagine comme des trouées dans le continuum du vécu, des percées vers un ailleurs intellectuel. Ces expériences nous les avons tous fait, ces espèces d’évasions dans ce que les stoïciens appellent la « citadelle intérieure ».
Et voilà mon message : apprenez, lisez, vivez, votre citadelle intérieure est la seule imprenable richesse ! La mémoire et l’obsession pour la connaissance me donne parfois l’impression d’avoir le monde entier à porté de pensée. L’évasion est possible, et on n’est jamais seul ! La musique me le rappelle étrangement.
Juste un exemple : je me souviens de ma rencontre avec Montaigne comme d’un rencontre réelle. Lorsqu’un soir j’ai pris les Essais dans les mains, il y a huit ans déjà, j’ai ouvert ce livre sans savoir ce qui m’attendais et je ne l’ai plus lâché, je n’ai pas cessé un instant de lire avant de l’avoir terminé. Je n’en ai pas dormi pendant deux jours, le temps de parcourir ces 1300 pages en vieux français truffées de citations latines et grecques dans lesquelles d’ailleurs il a fait pas mal d’erreur et certaines mêmes sont de pures inventions de sa part !
Mais ces jours passées dans « le monde » de Montaigne, une œuvre intimiste, m’ont vraiment donné l’impression de le connaître personnellement, d’avoir discuté intensément avec lui pendant des heures. J’ai même dit à mes parents chez qui j’étais à ce moment là un truc du genre « j’ai passé la nuit avec Michel», ils n’ont pas tout de suite compris que le Michel en question se réduisait à un volume blanc de 14x15x10 cm environs… Depuis c’est un peu comme si je portais Montaigne en moi, comme tous les autres auteurs emmagasinés dans ma citadelle intérieure, et lorsque certains sujets ou événements font échos à son œuvre j’imagine les commentaires qu’il pourrait en faire. Virtuellement, je ne suis jamais seul !
J’ai l’impression d’avoir assisté aux cours de Hegel sur l’esthétique, à Berlin ou Heidelberg, il suffit que je me concentre un peu pour me proposer une reconstitution des cours délirants de Kant sur la géographie à Königsberg, je suis avec César croyant que le celtes ont réellement la peau bleue, je suis à Ur devant la grande Ziggourat, j’y assiste à une incompréhensible hiérogamie, une pensée plus loin j’écoute un homme en aillons faire un sermon sur une colline proche de Jérusalem, je croise Bergson dans les couloirs de l’institut catholique, Sade devant la Sorbonne, le lycée où il a fait sa scolarité, Camus hante un autre coin de ma mémoire, au même titre qu’un groupe Magdalénien dans la Dordogne exotique de cette période reculée, je vois cette famille qui la première a semé du blé sauvage sur les bords de l’Euphrate il y a 8 000 ans, cet autre encore qui a allaité un louveteau dans le cadre d’un pratique religieuse sans se douter que 11 000 ans plus tard ce geste initial aura permis la domestication du chasseur transformé en une sous espèce aux phénotypes si divers, j’imagine les exo planètes les plus invraisemblables, la poésie gigantesque d’une nébuleuse planétaire comme celle dite « du crabe », les bactéries thermophiles à partir desquelles on a développé la PCR, ou je pense même à une représentation de ce mystérieux L.U.C.A. (Last Universal Common Ancestor) etc. Le monde est à porté de pensée, il n’y a pas de limite à la citadelle intérieur, tour de Babel que la colère divine elle-même ne saurait faire s’effondrer…………………………………………………………………………………………………….
01:57 Publié dans II RESTE | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



Commentaires
Très joli post. Vraiment. Patrick
Ecrit par : pat l'expat | 08 juin 2007
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